L’abribus n° 10


Il put enfin se décider. Il écrivit son mot, concis mais global. C’était sa dernière tentative, désespérée.
« Si tu es comme moi, si tu ne sais plus ton rôle dans ce monde, si tu as besoin d’amour et d’humanité, si tu en as assez du bruit des villes et des hommes ; viens à l’abribus n 10 demain à 16 heures et porte dans ta main une fleur blanche, j’aurais une dans ma main droite aussi. Ensemble, nous pourrons peut-être faire quelque chose. J’attendrais. ».
Elle le lit dans un journal, dans un tout petit coin. Ses yeux s’illuminèrent. Elle sut qu’il y a enfin quelqu’un à New-York qui lui ressemblait, qui pensait comme elle ; quelqu’un qui la comprendrait sans doute. 
Elle n’avait jamais attendu quelque chose avec autant d’impatience qu’elle attendit 16 heures du lendemain. Si ce n’était pas une mauvaise blague, son existence allait devenir meilleure et elle reprendrait peut-être goût à la vie.
Elle alla à l’abribus n° 10 comme convenu, c’était 15 heures. Elle ne s’attendait pas à voir une foule de gens avec des fleurs blanches à la main. Et il n y en avait pas bien sûr. Il y avait une foule de gens, mais qui avaient dans les mains des petits monstres, des monstres de technologie qui sont les pires ennemis des fleurs. Chacun avait la tête baissée, et personne ne se rendait compte de la présence des autres ; ils croyaient communiquer.
Un bus vint, il déposa un flot de gens et chargea un flot. Elle épiait chacun, mais n’apercevait personne avec une fleur blanche. 
Des bus vinrent et partirent. Des flots de gens semblables descendaient et montaient. Ils étaient tous semblables. Mais ils se croyaient différents.
C’était presque 21 heures, son espoir s’était éteint.
Elle dut se rendre à l’évidence. Elle prit le chemin du retour. Ce n’était qu’un mauvais blagueur qui a peut-être vu cela dans cette ‘toile d’araignée’ qui en effet attache ses victimes jusqu’à ce qu’on vienne les grignoter petit à petit.
Elle marcha lentement, se retournant quelques fois, mais la place était toujours déserte.
Le lendemain, dans un coin encore plus négligé que le premier, elle put lire : « Un bus a écrasé hier soir un inconnu d’environ cinquante ans, il est mort sur le champ et il avait dans la main une fleur blanche. Il n’avait apparemment ni proches ni famille, ce qui écarte le danger de procès pour la société nouvelle de transport urbain… ».

Catégories :Textes littéraires

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